Les chroniques de Gilbert – Libérez l’homme augmenté !

L’émission Cash Investigation d’Elise Lucet : « Travail : ton univers impitoyable » nous a tous interpellés. Elle évoque notamment les conditions de travail imposées aux préparateurs de commande dans certains entrepôts.

« Allée 12 – travée 10 – prendre 3 cartons…Ok / Allée 12 – travée 15 – prendre 2 cartons…Ok ». Doté d’un casque relié à un ordinateur, chaque préparateur reçoit par commande vocale des ordres de picking environ toutes les 14 secondes  et se voit affecter une autre destination une fois la tâche effectuée. « Allée 14 – travée 8 – prendre 5 cartons…Ok / Allée 15 – travée 9 – prendre 2 cartons…Ok »…ce système isole l’opérateur du reste de ses collègues, répondant eux-mêmes à la machine,… sans plus aucun lien social et enclins aux TMS en raison de la cadence à respecter et des charges à porter…Un univers véritablement impitoyable…

Au nom de la productivité, pourrait-il nous arriver de mettre en place ce genre de dispositif qui dénature la relation de l’homme au travail, le désocialise et peut même, in fine, le détruire ? Nous avons vu de loin la technique s’installer, notamment dans les entrepôts mais également dans beaucoup d’autres secteurs : centres d’appel, bureaux, logistique du dernier kilomètre… Elle était porteuse d’espoir, augmentant considérablement la productivité tout en soulageant et respectant les personnes, les gratifiant même souvent d’outils digitaux leur conférant un certain « statut ». Et demain, les exosquelettes et autres innovations qui se préparent chez les GAFA, dans les grandes entreprises ou les start-up, permettront encore de passer des caps décisifs.

Mais « homme augmenté » rime-t-il nécessairement avec « homme libéré » ?

Il est vrai que ces innovations sont pensées par des techniciens de haut vol, les mêmes que l’on retrouve d’ailleurs dans les postes à grande responsabilité. Issus de la même école de pensée, et immergés dans un carcan financier, ils adoptent naturellement  ces nouveautés.

Pourtant, l’entreprise du futur ou 4.0 ne risque-t-elle parfois de nous pousser là où nous ne devrions jamais aller ? Aimons-nous la technique, la modernité, l’exploit, au point d’oublier l’essentiel et de nous transformer en apprentis sorciers ? Très clairement, certaines innovations, sensées nous libérer d’un travail abrutissant, risquent de nous ramener très vite aux « temps modernes » à la Chaplin.

Ne pas s’y engouffrer signifierait être dépassés ?

La question posée est bien celle du choix et de la limite. Distinguer parmi les innovations celles au service de l’humain de celles potentiellement nocives est d’ailleurs très difficile. Car en soit, une commande vocale peut être ergonomique et libérer les préparateurs d’un ensemble de contraintes…La perversion ne relève donc pas forcément de la technique mais de celui qui en impose des usages excessifs.

Alors proposons un critère de réflexion et de choix. Une innovation est recevable, si elle porte en elle le respect de l’humanité et si des règles strictes sont posées pour l’empêcher de dériver.

Bien loin de moi l’idée d’aller à contre-courant  de la modernité car le progrès est une des dernières voies de l’aventure humaine. Il permet en sus de faire évoluer les équilibres. Mais, faisons preuve de discernement dans nos choix et surtout de vigilance sur leur application dans le temps : toute innovation est finalement recevable…à condition qu’elle Libère l’homme augmenté !

Président de Proconseil
Passionné par les organisations, je les ai accompagnées pendant mes trente années de conseil. Sur ce blog, j'explore sans contraintes différentes facettes de la responsabilisation, de l’autonomie, et de la libération.
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2 Responses to Les chroniques de Gilbert – Libérez l’homme augmenté !

  1. Isis Latorre dit :

    Bonjour,
    Je trouve que la question que vous posez est intéressante. C’est un peu tout le paradoxe que l’on retrouve dans la technologie. Les avancées miraculeuses s’accompagnent de dommages collatéraux lorsqu’utilisées sans intégrer l’humain. Comme dans ce que vous décrivez du documentaire.

    Vous dites « Alors proposons un critère de réflexion et de choix. Une innovation est recevable, si elle porte en elle le respect de l’humanité et si des règles strictes sont posées pour l’empêcher de dériver. ». La question que je me pose est : qui doit se poser cette question ? Les acheteurs (comme les entreprises où travaillent ces personnes dans les entrepôts), ou bien les concepteurs des technologies ? Demande-t-on leur avis aux utilisateurs (les préparateurs de commande de l’entrepôt) à un moment donné ?

    Ou bien les deux ensemble ? Est-ce qu’un inventeur/concepteur d’une nouvelle technologie ne devrait pas inclure les autres parties prenantes (notamment les futurs acheteurs ET utilisateurs) dès la phase de conception ?

    Je remarque aussi que vous employez le mot « homme libéré », dans un contexte différent de « l’entreprise libérée » telle que défini par Isaac Getz. Avez-vous une définition différente (peut-être plus large ?) de la « libération » des organisations et des hommes ?

    Dans ce cas précis de l’entrepôt et du mix homme/technologie, quelle serait selon vous la version « libérée » ?

  2. Error: Impossible de créer le dossier wp-content/uploads/2018/12. Son dossier parent est-il accessible en écriture par le serveur ? Gilbert Lippmann dit :

    Bonjour et merci de votre réaction et de vos questions.

    Je pense fondamentalement que les inventeurs inventent …et ne savent jamais où finiront réellement leurs inventions. Il est en sus nécessaire de ne pas brider l’inventivité. Car qu’est-ce qui empêche un marteau inventé pour des clous, d’être finalement utilisé sur…la tête du voisin … ? Rien, seulement la morale, les valeurs ou l’éthique.
    Aurait-il fallu pour autant éviter que le marteau ne soit inventé ?
    Il s’agit donc bien à l’utilisateur d’être éclairé, car c’est fondamentalement lui qui y est confronté.

    Pour répondre à votre deuxième question, il semble également que définir avec les utilisateurs ce qu’il est raisonnable de faire avec cette nouvelle technologie est une bonnes pratiques à mettre en œuvre et cela pour au moins deux raisons. La première consiste à trouver la limite d’utilisation de l’invention dans le monde réel de la pratique que l’on s’apprête à faire, une limite dans un cadre étant certainement différente de la limite dans un autre cadre ; la deuxième est la conduite du changement nécessaire à la mise en œuvre de cette nouvelle pratique. Plus on impliquera les futurs utilisateurs en amont, plus ils seront prêts à utiliser l’innovation, mais évidemment dans les limites établies.

    A votre question sur l’ « homme libéré » : A quoi servirait de libérer une organisation si ce n’est d’en libérer les hommes des carcans qui les empêchent de se réaliser ? la notion d’homme libéré se conçoit donc pour moi dans un cadre où l’humain retrouve son « libre » arbitre. Pour cela, il est clair que l’organisation traditionnelle hiérarchique et contrôlante ne convient plus et qu’elle doit être repensée pour donner naissance à une nouvelle forme d’organisation qui s’appuie sur la confiance et le libre arbitre des salariés, facteur de performance économique et facteur de réalisation des salariés.

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